Entendons-nous les oiseaux chanter plus tôt cette année ?

Récemment, plusieurs personnes m’ont partagé leur impression d’entendre les chants des oiseaux plus tôt dans la saison. Je vous avoue que je me suis fait moi-même la même réflexion.

Est-ce normal ? Rassurant ? car annonce du début du printemps ? Mais en même temps, inquiétant ?

J’ai voulu effectuer quelques recherches dans la bibliographie scientifique sans me perdre dans l’exhaustivité. Je me suis focalisée sur les mésanges (bleues ou charbonnières) qui sont sédentaires chez nous. La question ne tient pas compte des modifications comportementales des espèces migratrices. Ce qui constitue un autre vaste sujet.

 

Le chant des oiseaux n’a pas pour but de nous émerveiller… initialement.

Au petit matin, avez-vous remarqué que les chants des oiseaux ne sont plus tout à fait les mêmes ? Alors qu’en hiver nous entendons plus facilement le cri des oiseaux, ce que nous entendons récemment, c’est leur chant : l’expression sonore de la nature en éveil, le prélude à la saison des amours.

Petit rappel de quelques notions éthologiques. Le chant permet aux individus d’attirer et de garder son partenaire sexuel mais aussi de repousser l’ennemi, c’est-à-dire d’autres individus mâles présents sur un même territoire. Chanter c’est pour charmer par sa vigueur, marquer son territoire, stimuler la femelle et induire les comportements de construction de nids. Ce sont principalement les mâles qui chantent.

 

Les oiseaux doivent chanter au bon moment…

Delaitre (2023) résume très bien dans sa thèse les éléments suivants.

Les oiseaux se reproduisent et donc survivent car ils adaptent leur comportement aux variations de l’environnement. Les individus adaptent leur calendrier biologique (ou phénologie) aux conditions environnementales de chacune des saisons.

Une reproduction réussie nécessite notamment la synchronisation de la période d’élevage des jeunes avec la disponibilité en nourriture.

Cependant, les conditions environnementales varient d’une année à l’autre, entrainant alors une variation du moment du pic d’abondance de nourriture.

Les individus utilisent des indices environnementaux, pour prédire le propre calendrier de leurs proies, et ainsi adapter leur reproduction en conséquence. Souvent, c’est la longueur du jour qui est citée (photopériode). Or la photopériode étant identique d’année en année. Des indices supplémentaires sont nécessaires : la température, la disponibilité en nourriture ou encore les précipitations.

L’étude de Schlicht & Kempenaers en 2020 montre que les Mésanges bleues ajustent finement leur activité en fonction de la saison, du sexe et de l’âge de l’individu et de la météo. Ces résultats ouvrent des pistes pour comprendre les compromis évolutifs entre survie, reproduction et adaptation environnementale.

 

Les bourgeons qui murmurent à l’oreille des chenilles

Généralement, la végétation est le premier niveau des chaînes alimentaires, notamment pour les oiseaux insectivores étudiés (la mésange bleue et la mésange charbonnière). Ces espèces ont une proie favorite pour leurs poussins : la chenille. Plusieurs études indiquent que la survie d’espèces de chenilles dépend de l’émergence de l’ouverture des bourgeons.

Le développement des bourgeons a ainsi été suggéré comme un indice supplémentaire que les oiseaux pourraient utiliser pour prédire la période du futur pic d’abondance de chenilles, et ainsi ajuster le moment de l’élevage des poussins.

Les plantes produisent des molécules impliquées dans la communication du végétal. Parmi ces molécules, les Composés Organiques Volatils (COVs). Les oiseaux pourraient utiliser leur odorat pour évaluer le développement de la végétation. La chercheuse soutient l’hypothèse que les COVs pourraient jouer un rôle, en s’appuyant sur des études antérieures.

Lorsque l’on sait que les végétaux s’adaptent également aux changements globaux, indirectement, les populations d’oiseaux sédentaires le pourraient aussi.

 

Néanmoins, nous pouvons relativiser un peu.

D’abord, petite nuance également que rappelle les CNB : « La nidification signifie, de manière stricte, la construction du nid. Mais, la plupart de temps, ce terme est utilisé pour parler de la période allant de la prise d’un territoire à l’envol des jeunes, en passant par la formation des couples, la ponte, la couvaison et les soins apportés aux juvéniles. On parle alors de saison de nidification. » Ce n’est donc pas dans l’immédiat que les œufs seront pondus !

Comme le vulgarise très bien l’expert Julien Perrot et fondateur de la revue La Salamandre : il est peut-être contre-intuitif d’être à l’écoute du chant des oiseaux en janvier. Or c’est le bon moment pour s’exercer à reconnaitre le chant des oiseaux individuellement. Si nous attendons le mois de mai, nous aurons comme il le décrit : « le concert symphonique de dizaines de solistes ». C’est très beau mais difficile pour s’exercer ! C’est pourquoi en janvier, nous entendons d’abord les sédentaires et ensuite, progressivement, nous entendrons les oiseaux migrateurs qui entament eux aussi la période de nidification (exercez-vous avec Julien Perrot, lien ci-dessous).

Malgré tout, nous pouvons considérer que c’est le mois de février sonne le départ officiel de la saison des amours. Ce n’est pas par hasard non plus que se passe le recensement de Natagora des oiseaux les plus communs.

A l’inverse, vous pourriez vous dire que vous n’entendez pas grand-chose ! Mais pensez que le l’aube et le crépuscule peuvent être les moments idéaux pour vos écoutes. Et peut-être aussi, nous sommes témoins de mutations au sein des espèces (rapportez vous à la vidéo récente de Sciences Bestiales sur Darwin-lien ci-dessous).

 

En conclusion

Bien qu’il soit essentiel de considérer l’intégralité de la période de nidification, qui ne se limite pas à l’éclosion des œufs, les populations de certaines espèces d’oiseaux peuvent s’adapter progressivement à un environnement en mutation.

Nous assistons peut-être à des transformations profondes au sein des espèces, des phénomènes naturels. Pourtant, ces changements s’inscrivent aujourd’hui dans un contexte qui, lui, ne l’est pas — un contexte marqué par des perturbations d’origine humaine.

Néanmoins, prenons le temps d’écouter cette mélodie subtile, cette ouverture symphonique qui marque le début d’un cycle de vie complexe.

 

Sources et vidéos sympas à visualiser :

Sciences Bestiales : Charles Darwin: sa vie et sa théorie de l’évolution. https://youtu.be/bxNBAkRp2FU?si=OwXc9IA0YuAwRNwL

La Minute Nature, Revue La Salamandre : épisode : CHANTS D’OISEAUX, LEÇON 1. Lien : https://youtu.be/Lo0WKT1puoI?si=C330fRXVFl22YmyX

Schlicht, L. and Kempenaers, B. (2020). The effects of season, sex, age and weather on population‐level variation in the timing of activity in Eurasian Blue Tits Cyanistes caeruleus. , 162. https://doi.org/10.1111/IBI.12818.

Sam, K., Kovarova, E., Freiberga, I., Uthe, H., Weinhold, A., Jorge, L. R. & Sreekar, R. (2021). Great tits (Parus major) flexibly learn that herbivore‐induced plant volatiles indicate prey location: An experimental evidence with two tree species. Ecology and Evolution, 11. https://doi.org/10.1002/ECE3.7869

Delaitre, S. (2023). Environmental and social cues used by tits for reproductive timing and investment. .

Michaël Leyman, Olivier Dugaillez, Damien Hubaut et Stéphane Claerebout. Formation Guide-Nature® – Introduction à l’ornithologie. 1ère édition : 2021. Cercles des Naturalistes de Belgique asbl.

 

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